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Une pratique, pas un modèle - Eric Albert - Les Echos

Il n’est pas de milieu qui fascine et inspire plus les dirigeants que celui du sport. Il faut dire qu’il combine beaucoup des facteurs de succès qu’ils recherchent au quotidien  : l’esprit compétitif, le perfectionnisme de la préparation, l’engagement total, l’exigence d’une discipline parfaite, le sens du jeu d’équipe, etc.

Et, cerise sur le gâteau, ceux qui le pratiquent à un haut niveau semblent y prendre beaucoup de plaisir et, dans certains cas, gagnent gloire et argent. Ce n’est donc pas un hasard si les coachs sportifs ont une carrière de conférencier toute tracée lorsqu’ils cessent leur activité. Choix des hommes, dynamique collective, décisions des options tactiques, ils racontent leurs exploits devant des dirigeants éblouis qui boivent leurs conseils. Ces derniers rêvent d’avoir des équipes comme celles que ces coachs guident : des individus à la motivation sans faille, prêts à tout pour gagner.

Et pourtant, à y regarder de plus près, les similitudes ne sont pas si grandes. Les sportifs de haut niveau qui deviennent professionnels ne choisissent pas seulement une activité mais un mode de vie. Ils savent qu’ils auront à se consacrer entièrement à leur passion. Mais aussi que cet engagement total ne durera qu’un temps. Quel que soit le sport qu’ils pratiquent, individuel ou collectif, ils ont avant tout à gérer leur propre parcours pour arriver au sommet. Ils doivent se centrer sur eux-mêmes s’ils veulent réussir, y compris dans le sport d’équipe. En entreprise, on cherche au contraire des individus qui se mettent au service d’un projet collectif. Pas question qu’ils donnent tout et sacrifient leurs autres champs de vie pour le travail. Car le surinvestissement professionnel donne des individus fragiles émotionnellement et qui utilisent la vie au travail pour régler leurs problèmes personnels. Or le dirigeant doit avant tout être équilibré. Car cet équilibre est un socle pour faire face aux multitudes d’événements qu’il a à gérer. C’est par cet équilibre qu’il absorbe les tensions et garde la tête froide pour décider avec lucidité.

ET APRÈS ?

Pour son équilibre, il est hautement recommandé au dirigeant de pratiquer un sport. Outre la qualité de son sommeil, sa forme physique et intellectuelle n’en sera que meilleure. Mais il ne doit pas être dans l’illusion qu’il pourrait avoir autour de lui des collaborateurs prêts à tout, disponibles en permanence pour atteindre le but commun : gagner. Car l’entreprise est un ensemble beaucoup plus complexe avec des intérêts contradictoires et des enjeux multiples. Le premier d’entre eux n’étant pas de gagner des victoires mais de garantir sa durabilité. Autrement dit, la simplicité du modèle du sport ne s’applique pas aussi facilement à la complexité de l’entreprise. Bien sûr, cette dernière a des compétitions à gagner, mais avec une multiplicité de paramètres, sociaux, environnementaux, sécuritaires, d’équilibre entre les différentes entités et un nombre d’acteurs souvent beaucoup plus nombreux à aligner. La fascination pour le sport de haut niveau des dirigeants correspond à leur rêve : que leur job pourrait être simple. Mais peut-être alors faudrait-il qu’ils en changent.